Bernanos
La route à l’aube, promesse immense [Bernanos]
“Au fond, pense Philippe, leur nature m’embête.
Je n’ai jamais aimé que les routes. La route, elle, sait ce qu’elle veut. Non pas demain: aujourd’hui. Aujourd’hui même.
“Aujourd’hui…, répète-t-il en hâtant le pas, comme enivré. Aujourd’hui même!”
La belle route ! La chère route ! Vertigineuse amie, promesse immense ! L’homme qui l’a faite de ses mains pouce à pouce, fouillée jusqu’au coeur, jusqu’à son coeur de pierre, puis enfin polie, caressée, ne la reconnaît plus, croit en elle.
La grande chance, la chance suprême, la chance unique de sa vie est là, sous ses yeux, sous ses pas, brèche fabuleuse, déroulement sans fin, miracle de solitude et d’évasion, arche sublime lancée vers l’azur. Il l’a faite, il s’est donné à lui-même ce jouet magnifique et sitôt qu’il a foulé la piste couleur d’ambre, il oublie que son propre calcul en a tracé d’avance l’itinéraire inflexible.
Au premier pas sur le sol magique arraché par son art à l’accablante, à la hideuse fertilité de la terre, nu et stérile, bombé comme une armure, le plus abandonné reprend patience et courage, rêve qu’il est peut-être une autre issue que la mort à son âme misérable…
Qui n’a pas vu la route à l’aube, entre ses deux rangées d’arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c’est que l’espérance.”
"Aujourd'hui, répète encore Philippe, aujourd'hui même...
"Pourquoi pas demain ? Demain, il sera trop tard. L'occasion perdue ne se retrouvera pas. A vingt-quatre heures près, se dit-il avec ivresse, on perd sa vie."
(Bernanos, Monsieur Ouine, Plon, pages 116-117)
La dernière disgrâce de l'homme [Bernanos]
M. Ouine : "La dernière disgrâce de l'homme, fit-il, est que le mal lui-même l'ennuie."
Bernanos, Monsieur Ouine, p. 196
Le médiocre est un piège du démon [Bernanos]
"Retiens ce que je vais te dire : tout le mal est venu peut-être de ce qu'il haïssait les médiocres. "Tu hais les médiocres", lui disais-je. Il ne s'en défendait guère, car c'était un homme juste, je le répète. On devrait prendre garde, vois-tu. Le médiocre est un piège du démon. La médiocrité est trop compliquée pour nous, c'est l'affaire de Dieu."
Bernanos, Journal d'un curé de campagne, p. 129